Ossau — solitude et fictions labyrinthiques de crête

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Pic du midi d’Ossau depuis la crête Chérue-Lavigne

« La ligne est composée d’un nombre infini de points, le plan, d’un nombre infini de lignes, le volume, d’un nombre infini de plans, l’hypervolume, d’un nombre infini de volumes… Non, décidément, ce n’est pas là, more geometrico, la meilleure façon de commencer mon récit. C’est devenu une convention aujourd’hui d’affirmer de tout conte fantastique qu’il est véridique; le mien, pourtant, est véridique. »

Fin février, l’Ossau au cœur de l’hiver c’est quelque chose… L’objectif du jour n’était pas de faire un projet impossible (du moins pour l’instant !) mais de m’approcher en reconnaissance, le plus près possible de la première cheminée de ce fier sommet qui semble si imprenable. Pour cause d’un temps franchement peu accueillant je m’arrête en chemin au Pic de Chérue et me replie sur la cabane du même nom, en gardant bien à distance mon ambition aux effrayants nuages noirs. Sur la table est posé l’hebdomadaire Courrier international titré en couverture « Qui contrôle l’Afrique ? — Centrafrique, Soudan du Sud, Congo… les interventions militaires masquent la bataille pour s’emparer des richesses du continent » (*) mais je quitte cette lecture tentante pour une autre bien plus accueillante : Le livre de sable (**) de Jorge Luis Borges que j’avale d’une seule traite. Après un sommeil confortable mais habité de fictions labyrinthiques, le ciel se découvre. Ce qui m’invite à repartir sur les crêtes avec Henry Flynt, Deafhaven, Julia Holter et Philip Jeck dans les oreilles. Après une petite escalade sympathique (c’est toujours plus compliqué quand il y a de la glace…) au col Lavigne, je termine la journée par le sommet du même nom qui offre un superbe panorama à 360° sur la haute et basse vallée d’Ossau pour conclure ce parcours hautement recommandable. Cette conquête n’est absolument pas glorieuse, mais sans trop savoir pourquoi je me sens riant, j’en ai même le sourire aux lèvres, peut-être à cause du Très précis de conjugaisons ordinaires (***) de David Poullard lu dernièrement.  Voir les » images « du périple.

 

* Courrier international n°121, 23 au 29 janvier 2014.

** Jorge Luis Borges, Le livre de sable (El libro de arena), recueil de nouvelles publié en 1975.

*** David Poullard et Guillaume Rannou, Très précis de conjugaisons ordinaires,
Tome 1 Le travail –  Tome 2 Les chansons populaires.

 

L’autre (El otro)
extrait du Livre de sable de Jorge Luis Borges

Le fait se produisit en février 1969, au nord de Boston, à Cambridge. Je ne l’ai pas relaté aussitôt car ma première intention avait été de l’oublier pour ne pas perdre la raison. Aujourd’hui, en 1972, je pense que si je le relate, on le prendra pour un conte et qu’avec le temps, peut-être, il le deviendra pour moi.

Je sais que ce fut presque atroce tant qu’il dura, et plus encore durant les nuits d’insomnie qui suivirent. Cela ne signifie pas que le récit que j’en ferai puisse émouvoir un tiers.

Il devait être dix heures du matin. Je m’étais allongé sur un banc face au fleuve Charles. A quelque cinq cents mètres sur ma droite il y avait un édifice élevé dont je ne sus jamais le nom. L’eau grise charriait de gros morceaux de glace. Inévitablement, le fleuve me fit penser au temps. L’image millénaire d’Héraclite.

J’avais bien dormi ; la veille, mon cours de l’après-midi était parvenu, je crois, à intéresser mes élèves. Alentour il n’y avait pas âme qui vive.

J’eus soudain l’impression (ce qui d’après les psychologues correspond à un état de fatigue) d’avoir déjà vécu ce moment.

A l’autre extrémité de mon banc, quelqu’un s’était assis. J’aurais préféré être seul, mais je ne voulus pas me lever tout de suite, pour ne pas paraître discourtois. L’autre s’était mis à siffloter. C’est alors que m’assaillit la première des anxiétés de cette matinée. Ce qu’il sifflait, ce qu’il essayait de siffler (je n’ai jamais eu beaucoup d’oreille) était la musique créole de La Tapera, d’Elias Régulés. Cet air me ramena à un patio, qui a disparu, et au souvenir d’Alvaro Melian Lafinur, qui est mort depuis si longtemps. Puis vinrent les paroles. Celles du premier couplet. La voix n’était pas celle d’Alvaro, mais elle cherchait à ressembler à celle d’Alvaro. Je la reconnus avec horreur.

Je m’approchai de lui et lui demandai :

— Monsieur, vous êtes Uruguayen ou Argentin ?

— Je suis Argentin, mais depuis 1914 je vis à Genève.

— Telle fut sa réponse.

Il y eut un long silence. Je repris :

— Au numéro 17 de la rue Malagnou, en face de l’église russe ?

Il me répondit que oui.

— En ce cas, lui dis-je résolument, vous vous appelez Jorge Luis Borges. Moi aussi je suis Jorge Luis Borges. Nous sommes en 1969, et dans la ville de Cambridge.

— Non, me répondit-il avec ma propre voix, un peu lointaine. Au bout d’un moment, il insista :

— Moi, je suis à Genève, sur un banc, à quelques pas du Rhône. Ce qui est étrange c’est que nous nous ressemblons, mais vous êtes bien plus âgé que moi, vous avez les cheveux gris.

Je lui répondis :

— Je peux te prouver que je ne mens pas. Je vais te dire des choses qu’un inconnu ne pourrait pas savoir. A la maison, il y a un maté d’argent avec un pied en forme de serpent que notre arrière-grand-père a ramené du Pérou. Il y a aussi une cuvette d’argent qui pendait à l’arçon. Dans l’armoire de ta chambre il y a deux rangées de livres. Les trois volumes des Mille et Une Nuits de Lane, illustrés d’eaux-fortes et avec des notes en petits caractères entre les chapitres, le dictionnaire latin de Quicherat, la Germanie de Tacite en latin et dans la traduction de Gordon, un Don Quichotte de chez Garnier, les Tablas de Sangre de Rivera Indarte avec une dédicace de l’auteur, le Sartus Resartus de Carlyle, une biographie d’Amiel et, caché derrière les autres, un livre broché sur les mœurs sexuelles des peuples balkaniques. Je n’ai pas oublié non plus une fin d’après-midi dans un premier étage de la place Dubourg.

— Dufour, corrigea-t-il.

— Parfaitement, Dufour. Cela te suffit ?

— Non, répondit-il. Ces preuves ne prouvent rien. Si je suis en train de vous rêver, il est naturel que vous sachiez ce que je sais. Votre catalogue prolixe est tout à fait vain.

L’objection était juste.  [...]

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une Réponse à “Ossau — solitude et fictions labyrinthiques de crête”

Elise

« Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. »… ainsi de bien des histoires et celle-ci vertigineuse… à moins que google Livre de sable contemporain ?

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